L’art très français de légiférer sur ce qu’on ne comprend pas
Dans son entretien à Brut, Emmanuel Macron affirme vouloir « reprendre le contrôle » du numérique. Une formule qui sonne bien, qui rassure, qui donne l’impression qu’un adulte responsable arrive enfin dans la pièce. Sauf qu’en creusant un peu, on découvre surtout une succession d’idées abstraites, déconnectées des usages réels, et parfois franchement naïves.
Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans Le fantasme du bouton OFF
L’idée phare est simple, presque séduisante : interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Simple… sur le papier.
Dans la vraie vie, on nous promet :
- une vérification de l’âge,
- sans conservation de données,
- sans atteinte à l’anonymat,
- sans surveillance des contenus,
- sans blocage des VPN,
- sans flicage des familles.
Ce n’est pas une politique publique, c’est une incantation réglementaire. Une vision où la technique est supposée s’aligner docilement sur le discours politique, comme si Internet avait la politesse d’attendre le Journal Officiel pour fonctionner.
Dans ce modèle, on ne lutte pas contre les usages, on fait semblant de les encadrer, en espérant très fort que personne ne remarquera l’écart entre la loi et la réalité (tout le monde le remarque déjà, surtout les gamins de 13 ans qui savent déjà installer un VPN mieux que leurs parents ne savent régler un contrôle parental).
Quand la panique morale recycle ses classiques
Puis vient le grand classique, le marronnier, l’inusable : Les jeux vidéo violents.
En 2026, on en est encore là. Après la musique métal satanique, la BD criminogène, le rap corrupteur et Internet qui allait « détruire le lien social », voici donc le retour du joystick assassin.
Le raisonnement est toujours le même :
- un fait divers tragique,
- une émotion collective légitime,
- un raccourci intellectuel,
- un coupable culturel facile.
Le problème, c’est que la science ne suit pas. Depuis plus de vingt-cinq ans, les études s’accumulent. Et elles disent toutes la même chose : pas de lien causal entre jeux vidéo et violence réelle. Pas un débat. Pas une opinion. Un consensus.
Mais face à des décennies de données, on préfère encore lancer « une nouvelle étude », comme si les précédentes avaient été perdues dans un tiroir, ou comme si la vérité scientifique dépendait soudainement du calendrier politique.
Ce n’est plus de la prudence, c’est de la négation confortable.
L’IA, les algorithmes et la transparence magique (ou le mythe de la boîte noire qu’on ouvre à la demande)
Autre promesse : imposer un marquage des contenus générés par IA et rendre les algorithmes « transparents pour tout le monde ».
Sur le principe, personne ne dira non. Dans la pratique, c’est une autre histoire. Marquer les contenus IA dans un monde où :
- les modèles sont hybrides,
- les outils sont open source,
- les usages sont distribués,
- et les frontières entre humain et machine déjà floues,
Quant à la transparence des algorithmes, l’expression est politiquement brillante et techniquement vide. Transparence pour qui ? À quel niveau ? Sur quels critères ? Et surtout avec quel impact réel sur la désinformation, qui repose bien davantage sur la psychologie humaine que sur une ligne de code maléfique.
Mais là encore, le discours rassure. Il donne l’impression qu’il existe un levier simple, centralisé, actionnable. Alors que le numérique, par définition, n’en a pas.
Le vrai problème, toujours évité
Ce débat n’est pas nouveau. Ce qui est frappant, c’est ce qu’on évite systématiquement de regarder.
Ce qui influence réellement les comportements violents chez les jeunes :
- le contexte familial,
- la précarité sociale,
- la santé mentale,
- l’isolement,
- l’exposition précoce aux réseaux sociaux non modérés,
- l’absence d’éducation numérique.
À la place, on préfère attaquer des objets culturels visibles, populaires, mal compris. Parce que c’est plus simple d’interdire Fortnite que de réparer l’école, la famille, le lien social et la prise en charge psychologique.
Gouverner la complexité avec des slogans
« Reprendre le contrôle » du numérique sans en maîtriser les usages, c’est comme vouloir réguler la météo à coups de décrets. Ça produit des discours, pas des résultats.
Le numérique n’a pas besoin de nouvelles paniques morales. Il a besoin de décideurs qui comprennent que la technologie n’est pas la cause, mais le miroir grossissant de problèmes bien plus anciens.
Et s’il y a quelque chose qui mérite vraiment d’être régulé d’urgence, ce n’est peut-être pas l’IA ou les jeux vidéo. C’est cette tendance persistante à confondre gouverner et désigner un coupable culturel quand on ne sait plus quoi faire.
C’est moins confortable que d’interdire mais c’est infiniment plus honnête.
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